aligator427 a écrit:Pour ma part, je considère que les textes sacrés sont d'une richesse extraordinaire, et je trouve affligeant le raccourci "Mahomet/Coran = terrorisme", véhiculé par une des carricatures en cause. Affligeante aussi la manipulation des foules faite par les dirigeants des pays arabes autour de cette anecdote, et le délire occidental autour de cette question de "liberté de la presse", complètement hors-sujet.
Perso j'y vois plutôt une caricature des terroristes qui se réclament de
l'Islam...
(Ou des partisans de l'Islamisme politique radical adeptes de la guerre
sainte ... )
A lire
:
http://www.liberation.fr/page.php?Article=357018En dehors du wahhabisme, la représentation du prophète n'a pas toujours été
interdite.
Mahomet au beau visage
par Nedim GÜRSEL
QUOTIDIEN : lundi 06 février 2006
Nedim GÜRSEL écrivain turc, directeur de recherche au CNRS (1).
La transcendance de Dieu est absolue selon la croyance islamique. Son
essence demeure imperceptible. Elle est au-delà de toute imagination, de
toute comparaison. On ne peut la représenter, ni la définir. En revanche,
Dieu se manifeste par ses attributs. Ainsi pourrait-on se faire une idée de
son émanation et se rassurer de son existence. Je crois qu'il en est de même
dans le judaïsme. Ce n'est pas seulement la Bible, le Coran aussi parle de
Moïse qui désirait voir Dieu et qui fut frappé par la foudre sur le mont
Sinaï. Pourtant, la tradition veut que le prophète Mahomet ait une rencontre
avec Dieu lors du Mirac, son ascension vers le septième ciel. Dieu se serait
manifesté à lui par l'un de ses nombreux attributs, cemal, qui signifie
«beauté du visage». Depuis, dans la tradition populaire turque et peut-être
ailleurs, on attribue à Mahomet le qualificatif, cemal, prénom très répandu
dans le monde musulman.
L'islam interdit l'image, c'est un fait. Mais elle ne fut pas pour autant
complètement évacuée du champ religieux dans le monde islamique ; en dehors
du wahhabisme, la représentation du prophète est un constat, notamment dans
la tradition ottomane. Siyer'î Nebî, qui décrit la vie de Mahomet d'après
les sources arabes, est un livre illustré dont le manuscrit date du XIVe
siècle. On peut y voir Mahomet avec le visage recouvert d'un voile blanc ou
vert. Mais dans un autre livre dont la rédaction date également du XIVe
siècle, Miraçnâme, que l'on peut consulter au musée de Topkapi à Istanbul,
le prophète est dessiné à visage découvert. C'est un bel homme barbu coiffé
d'un turban blanc et habillé d'un magnifique cafetan bleu qui rappelle le
manteau de la Vierge, cher aux artistes de la Renaissance. Il est monté sur
les épaules de l'archange Cebrail qui le conduit vers le ciel.
Lors de mes fréquents voyages en Anatolie, il m'est arrivé souvent de voir
les portraits d'Ali gendre du prophète et quatrième calife accrochés au
mur chez les Alevis. Cette communauté fort nombreuse (une dizaine de
millions de membres), proche d'une forme de chiisme qui vénère Ali beaucoup
plus que Mahomet, pratique un islam tolérant et constitue, par son esprit
d'ouverture, une base solide de la laïcité en Turquie.
Dans cette affaire des caricatures de Mahomet, ce n'est donc pas sa
représentation qui est en cause, mais la manière dont elle est réalisée.
Pour les croyants et les autorités religieuses, il s'agit d'un blasphème. Et
le blasphème a coûté la vie à plus d'un artiste ou d'un penseur dans
l'histoire de l'islam, à commencer par Hallac-i Mansour exécuté pour avoir
dit : «Enel Hak» («Je suis la Vérité»), qui est un des attributs d'Allah
en passant par Nesimi, le grand poète soufi du XIVe siècle, écorché vif pour
avoir fustigé les mollahs d'Alep. Il faut admettre qu'en démocratie, le
blasphème ne peut être considéré comme un délit. Nous ne vivons pas sous un
régime théocratique et la liberté d'expression est la condition sine qua non
de la création artistique.
Lors de la condamnation à mort de Salman Rushdie par une fatwa de
l'ayatollah Khomeiny, j'étais l'un des premiers écrivains d'origine
musulmane à le soutenir. D'autant que les Versets sataniques étaient un
roman et que nous devions non seulement défendre à travers cette oeuvre de
fiction la liberté d'expression, mais aussi revendiquer le droit à
l'imagination. Nous devons faire de même aujourd'hui pour les caricaturistes
menacés, même si leur talent laisse à désirer.
(1) Dans les Turbans de Venise (Seuil, 2001), l'auteur évoque à travers le
portrait de Mehmet II par le peintre vénitien Gentile Bellini,
l'interdiction de l'image dans l'islam